La société civile sera-t-elle le dernier bastion de liberté à tomber en Tunisie ?

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Une tribune publiée sur le blog de Mediapart.

Depuis plusieurs années, le régime du président Kaïs Saïed multiplie les atteintes à l’État de droit : révocation de magistrats, emprisonnement d’opposants, intimidation des médias, instrumentalisation de la justice. Les signes d’un durcissement autoritaire se succèdent désormais à un rythme préoccupant. Une même logique semble se dessiner : réduire les voix critiques, affaiblir les contre-pouvoirs et neutraliser les espaces encore capables de contester l’exercice arbitraire du pouvoir.

C’est dans ce contexte qu’intervient la décision, prise le 5 mai dernier, de suspendre pour trente jours les activités du bureau tunisien de l’ONG Avocats Sans Frontières*. Cette mesure ne constitue pas un fait isolé. Depuis plusieurs mois, les autorités tunisiennes redoublent d’efforts pour faire taire les organisations de la société civile, qui comptent parmi les derniers contre-pouvoirs encore actifs dans la Tunisie de Kaïs Saïed.

Au cours des derniers mois, plusieurs organisations nationales et internationales ont été visées par des décisions de suspension, des procédures judiciaires ou des mesures administratives restrictives. Parmi elles figurent notamment :

Parallèlement, les organisations de la société civile font face à une intensification des pressions : arrestations, contrôles administratifs et fiscaux abusifs, gels de financements, restrictions bancaires drastiques, campagnes de diffamation et intimidations judiciaires.

Ces attaques multiples épuisent les associations et celles et ceux qui les font vivre. Elles risquent, à terme, de conduire à l’effacement progressif de la société civile du paysage public tunisien.

Pourquoi le pouvoir s’en prend-il à la société civile ? 

Pour répondre à cette question, il faut revenir sur l’élan né de la révolution de 2011. La chute du régime de Zine el-Abidine Ben Ali a fait naître un immense espoir de liberté, de dignité et de démocratie.

Après des décennies de répression et de clandestinité, la vie associative tunisienne connaît un essor remarquable. Des milliers de nouvelles associations voient le jour et s’imposent rapidement comme des acteurs centraux de la vie publique tunisienne. Elles contribuent à l’ouverture du débat public, à l’émergence de nouvelles formes de mobilisation citoyenne et à la défense des populations les plus vulnérables. Dans une transition souvent tumultueuse, marquée par des assassinats politiques, des crises sécuritaires et une dégradation de la situation socio-économique, elles documentent les abus, interpellent les institutions et participent activement à la consolidation démocratique du pays.

C’est dans cet élan qu’Avocats Sans Frontières ouvre un bureau en Tunisie en 2012, avec l’ambition de contribuer à une justice plus équitable et accessible, et de participer à la consolidation de l’État de droit et des libertés fondamentales.

Le tournant autoritaire

Le 25 juillet 2021 marque un tournant décisif. En invoquant des mesures exceptionnelles, Kaïs Saïed concentre progressivement l’ensemble des pouvoirs entre ses mains, suspend le fonctionnement normal des institutions, remplace la Constitution de 2014 par un nouveau texte et impose un système hyperprésidentiel, populiste et autoritaire.

Dans cette nouvelle architecture politique, les corps intermédiaires — partis politiques, médias, syndicats et associations — sont présentés comme des obstacles à la volonté populaire. Dès février 2022, lors d’un Conseil des ministres, le président qualifie les organisations de la société civile « d’antennes de puissances étrangères » et appelle à mettre fin à leur financement international.

L’appareil policier et judiciaire a rapidement traduit ces injonctions en mesures concrètes : convocations répétées de représentant·e·s d’associations, enquêtes, gels arbitraires de fonds, restrictions bancaires, acharnement judiciaire et détentions. Plusieurs figures de la société civile ont été emprisonnées, dont Saadia Mosbah, figure emblématique de la lutte contre le racisme, récemment condamnée à huit ans de prison et à une lourde amende.

Cette offensive poursuit au moins trois objectifs concomitants. Premièrement, elle répond à une logique idéologique : imposer une vision populiste et verticale du pouvoir fondée sur une prétendue relation directe entre le président et « le peuple », sans médiation institutionnelle. Deuxièmement, elle vise à neutraliser l’un des derniers espaces de résistance à la dérive autoritaire et au retour en force de l’État policier depuis le 25 juillet 2021. Et enfin troisièmement, elle permet de détourner l’attention de l’opinion publique des échecs du régime, notamment sur le plan économique et social.

Une tendance globale, mais des conséquences locales dramatiques

La répression de l’espace civique en Tunisie s’inscrit dans une dynamique bien connue à travers le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, mais aussi dans un climat mondial de rétrécissement croissant de l’espace civique, y compris dans de nombreuses démocraties.

La baisse des financements internationaux et nationaux, la criminalisation du travail associatif et la multiplication des discours de suspicion à l’égard des ONG contribuent à fragiliser la société civile à l’échelle mondiale.

Pourtant, affaiblir la société civile revient à affaiblir un pilier essentiel de toute démocratie. Les associations jouent un rôle irremplaçable : elles documentent les abus, accompagnent les laissés-pour-compte, nourrissent le débat public et renforcent la redevabilité des institutions.

Dans un contexte où la participation citoyenne est souvent réduite au seul moment électoral, elles constituent un lien vital entre les citoyennes, les citoyens et les pouvoirs publics.

Défendre la société civile, défendre la liberté

C’est peut-être ce qu’il faut rappeler aujourd’hui : défendre l’espace civique ne revient pas à protéger un « secteur » ou quelques organisations. Il s’agit de préserver la possibilité, pour chacune et chacun, de participer à la vie publique sans craindre la répression.

Lorsqu’une société civile est réduite au silence, ce ne sont pas seulement les associations qui disparaissent. Ce sont aussi les libertés de toutes et tous qui reculent.

En Tunisie, après s’être attaqué aux médias, aux partis politiques et aux syndicats, le pouvoir semble désormais vouloir démanteler l’un des derniers bastions de liberté issus de la révolution de 2011.

Soutenir la société civile tunisienne, ce n’est donc pas défendre quelques organisations parmi d’autres. C’est défendre la possibilité, pour le pays, de retrouver le chemin de la démocratie. C’est aussi permettre à des millions de citoyennes et de citoyens, en Tunisie et à travers la région, de continuer à croire que l’État de droit, le respect des libertés fondamentales et la dignité humaine ne sont pas de vains principes, mais des horizons politiques possibles et des combats qui valent encore la peine d’être menés.

* Suite à une importante modibilisation nationale et internationale, la suspension a été levée ce 19 mai 2026.